Les mots émoussés
Je gagne ma vie avec les mots. Des assemblages de mots qui rejoignent les gens et qui passent des messages. Depuis un bon moment, les mots me manquent…
J’ai un blocage avec un projet qui m’envahit, qui m’étouffe. Comment cela en est-il venu à me couper l’inspiration totalement? Probablement parce que j’ai fait corps avec mon travail, que je me suis sentie investie d’une mission… impossible.
Je me sens toute petite à me battre contre des géants. Je sens que toute l’énergie déployée ne sera qu’un coup d’épée dans l’eau. Et c’est pénible parce que la cause est grave et importante à mes yeux.
Je me sens comme un messager qui annonce une catastrophe contre laquelle on ne peut rien. Nulle part où se cacher, nul remède… sauf si on est une grande puissance, un gouvernement avec énormément de volonté, une corporation milliardaire… et encore là!

Je me demande comment font les gens qui travaillent pour l’ONU, par exemple, et qui préparent des rapports monstrueux, détaillés, implacables de vérité. Ceux qui démontrent des urgences d’agir, voient des catastrophes en puissance et dont, finalement, le message dort sur une tablette, ignoré des décideurs.
Comment accepter qu’on ne peut pas sauver le monde, seul, avec peu de moyens? Comment garder son élan en sachant très bien que nos actions ne feront que peu de différence? Comment digérer qu’une situation grave soit ignorée et même démentie, alors qu’elle met en péril la santé de générations d’humains?
Si les mots peuvent être une arme, voilà que les miens sont émoussés.